Délégationdes Pays de l’Adour

Montfort-en-Chalosse : témoignage de Claudine sur l’accompagnement

Claudine est bénévole au Secours Catholique de Montfort. Depuis 2015 elle accompagne une famille marocaine… Une famille marocaine ? Non ! Elle accompagne Brahim*, Latifa*, Kenza* et Fouad*… « Des humains magnifiquement humains » comme elle aime à le dire. Claudine nous ouvre son carnet dans lequel elle prend des notes depuis deux ans. Des mots pour laisser trace à une aventure d’une forte humanité…

Les migrants

Ils sont infiniment reconnaissants d’avoir le premier jour croisé des gens accueillants, à l’écoute, généreux, présents, efficaces, à la Boutique solidaire Montfortoise du Secours Catholique.

La première rencontre est un hasard, ils se rendaient à la permanence de monsieur le député.

Latifa répète sans cesse : « Quand je suis arrivée dans cette rue, j’ai vu la lumière. » Alors, ses yeux s’illuminent de nouveau…

La deuxième rencontre est celle du lien, de la complicité, de la compétence « toute en finesse » qui complète l’action entreprise lors de la première rencontre.

Cette rencontre, c’est la nôtre, la mienne.

La famille est en France depuis le début de juillet 2015.

Septembre 2015, ils découvrent le Secours Catholique à Montfort-en-Chalosse, y trouvent pratiquement tout ce dont ils ont besoin à ce moment-là : accueil, chaleur, contacts nécessaires, matériel (vêtements, linge de maison, couvertures…) pour vivre correctement, car à ce stade, ils ont besoin de tout. Ils sont installés dans un minuscule deux-pièces au troisième étage d’un vieil immeuble « gris partout », non chauffé… vide... vide !

17 décembre 2015 : ma première permanence à l’accueil de la boutique, c’est justement ce jour-là que nous nous rencontrons. Ils me sont présentés et dans l’instant, tout est dit spontanément en italien (je suis d’origine italienne). Après vingt-huit ans passés à Vérone, plus de travail et deux enfants adolescents…

L’Exil, les exils : Maroc, Italie, France. Travailler, travailler : Brahim ne sait dire que ça… Kenza, 17 ans ; Fouad, 14 ans. Ils sont scolarisés : lycée et collège. Tout est difficile pour eux, premier déracinement. Fouad se débrouille en français. Kenza est en rupture absolue, elle veut arrêter d’apprendre, repartir en Italie. Elle se replie sur elle-même et refuse de parler français. Elle est triste, très triste, elle va mal ; ses parents sont très inquiets.

Parli francese, Parli italiano… va bene !

Je rencontrerai les enfants, surtout Kenza, le plus vite possible : au début de janvier. Ils ont encore de nombreux rendez-vous : assistante sociale, HLM, le rendez-vous est pris pour le 20 janvier. Je passe un après-midi à Dax en leur compagnie : 14 h-17 h autour d’une galette marocaine et d’un café italien dans leur plus jolie tasse (la seule !) et pour moi sur une chaise (il y en a deux !).

Ici, l’accueil est précieux et il n’est donné que le meilleur pour l’invité (l’étranger) de passage.

Premier jour, nous corrigeons un texte en français. Kenza a décidé que nous ne parlerions pas italien, c’est un jeu rude. Le 27 janvier à 14 h 30, café-galette après échange presque joyeux italo-français ; nous avons choisi la souplesse. Kenza écrit un texte dans sa langue. Texte libre, sujet : drogue-alcool, nous traduisons moitié, moitié. J’ai apporté Le Petit Prince en français, ainsi qu’en italien et en arabe. Nous nous sommes apprivoisées (très vite).

« On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible aux yeux. »

Nous évoquons une possibilité ou nécessité de rencontrer un de ses professeurs.

Le 3 février 2016 : café « minceur » et crêpe marocaine ! Après échange italien-français, ou l’inverse, français-italien, partage autour de livres : Trévise = anglais-italien. Kenza et Fouad parlent bien anglais : « Carnaval de Venise », etc. Kenza décide d’écrire un texte… sur elle. Qui elle est, ce qu’elle aime, en italien d’abord mais de plus en plus à l’aise, elle traduit quasiment seule en français. Le plaisir est partagé… Kenza, sa maman et moi, nous prévoyons une rencontre avec le professeur principal, c’est Kenza qui organise le rendez-vous.

Le 12 février 2016, 18 heures, rencontre avec M. Le Jeune, professeur principal. Quarante-cinq minutes d’échange. Kenza a bien progressé depuis janvier, elle s’exprime mieux et plus, elle peut faire un exposé devant ses camarades, elle est respectée, prête à apprendre et plus ouverte. Seul souhait en demande de M. Le Jeune : Kenza doit parler et écrire en français dit-elle, Kenza a envie d’arrêter l’école pour devenir coiffeuse, à l’écoute de la désespérance de Latifa et Brahim qui n’ont qu’une « exigence » : Kenza doit obtenir le bac. Kenza remet de côté cette envie d’interrompre l’école pour travailler et son professeur propose une ouverture : elle ira rencontrer une coiffeuse, discutera et avisera, pour trouver sa meilleure formule, en sachant qu’elle a de vraies capacités intellectuelles à exploiter.

Le 18 février, petite visite vers 10 heures : ils devraient déménager pour mieux le 25 février. Échange italien-français, pas de « devoirs », liberté de parole. En fait, c’est Latifa qui parle, elle est très triste. Son frère est mort (Alzheimer) au Maroc. Nous écoutons prières et chants d’accompagnement de deuil en langue arabe. Le 20 février, l’après-midi, nous travaillons très « sérieusement » avec des livres sur les animaux à la demande de Kenza.

Le 7 mars 2016, appel désespéré de Brahim. Le déménagement prévu a été reporté… sans préavis, sans raison, sans respect ! Dehors une fois de plus ! Je passe les voir le lendemain.

Le 10 mars, la situation semble se restaurer.

Le 14 mars, c’est le déménagement effectif.

Le 29 mars, je fais une visite à Latifa. La famille est modestement mais mieux, presque bien installée. Finalement, Kenza parle bien. Elle a effectué un stage de trois semaines au secrétariat du lycée : satisfaite, épanouie, elle échange en français, nous n’avons pas parlé italien !

À la mi-mai 2016, nous nous voyons toujours régulièrement. Je vois un peu moins les enfants. Fouad a de bons résultats, il est totalement autonome, Kenza se débrouille très bien. Brahim travaille sans cesse, il est très content. Latifa se confie sur la difficulté, la douleur même, au départ et à l’arrivée avec « rien ». Les tensions engendrées par cette situation, l’apaisement maintenant. Le déracinement et ses conséquences : « être finalement de nulle part ». Marocains d’origine, Italiens d’adoption, venus en France par nécessité. Ainsi va la vie !

Juin, juillet 2016, Ramadan qui se termine le 5 : ils sont fatigués.

Le 7 juillet 2016 : anniversaire, cela fait un an qu’ils sont en France. Ils ont gardé un pied-à-terre en Italie au cas où ! Ils espèrent bien rester en France : pourvu qu’ils travaillent ! L’éloignement coûte à tous. Ils sont partis quelques jours au Maroc en août pour aller voir la maman de Latifa. Le retour est dur. Toujours le même constat : ils ne sont plus tout à fait de là-bas, ne sont pas vraiment d’ici, ne sont plus en Italie… cela fait beaucoup.

Le 15 septembre : visite autour d’un café avec Latifa seulement. C’est alors qu’elle me raconte un peu plus en détail les circonstances de leur départ d’Italie. Tout laisser presque du jour au lendemain, vendre tout ce qui peut l’être pour un peu d’argent ; des difficultés à tous les niveaux ; Brahim ne trouve pas de travail en arrivant en France. Aussi, un dialogue « houleux » s’installe au sein du couple : divergences de vues personnelles. Femme et enfants se trouvent confrontés à une réalité tout autre. Brahim avait caché les conditions d’accueil et d’hébergement en France en « embellissant » les choses. La réalité est accablante : logement minuscule (pour quatre), zéro mobilier, zéro confort, saleté, présence de souris, ils dorment par terre sur des cartons, « mangent de l’eau », ne parlent pas français… un cauchemar ! Latifa ferme la parenthèse, elle sourit et la vie reprend.

Septembre, octobre passent, nos rencontres « thé ou café » sont régulières. Latifa a travaillé dans un hôtel et va parfois travailler avec son mari au même endroit.

Au début de novembre : problème de régularisation de papiers pour Latifa ; problème qui n’a pas lieu d’être. Ils sont parfaitement en règle, sauf que l’interlocuteur de la préfecture ne veut rien entendre, ni voir et se conduit d’une façon innommable en donnant des rendez-vous impossibles, affectant une volonté de non faire évidente. Ils sont fatigués et se sentent humiliés par tout cela.

Ce jour, c’est Brahim qui se confie, il parle beaucoup des conditions « d’errance ». Fuyant à 20 ans le Maroc pour trouver du travail en Italie ; le train s’arrête à Vérone à minuit. Brahim descend et se réfugie dans un garage désaffecté. Dérangé tôt le matin, il court pour se recacher… Il passe une nuit d’hiver (- 10 °) dans un arbre ; puis il fait des rencontres diverses, décroche des petits boulots. Il est parfois hébergé et c’est là que Latifa le rejoint et plus tard, les enfants. Ils font avec rien, s’accrochent à tout et les choses iront parfois bien quelques années.

2013- 2014 : Rien ne va plus, re-partir !

Brahim sourit malgré tout – souvent –, Kenza et Fouad sont impressionnants de détermination et d’espérance (désespérée ou inespérée !) « Sans les enfants, nous serions morts ! » Se débrouiller pour que les enfants n’aient à souffrir de rien ou du moins possible ! Fouad ouvre sa sacoche, sort un grand papier, un diplôme. C’est celui de Kenza, la meilleure en français dans son groupe de jeunes venus d’ailleurs. Silence… Quel chemin, quel beau chemin si j’ose dire ! Chemin semé pour ne pas dire recouvert d’épines et, de ci, de là, des fleurs et des étoiles.

Brahim, Latifa, Kenza et Fouad, des humains magnifiquement humains.

Le 24 novembre 2016, toujours des problèmes avec la carte de séjour. Ils sont « écœurés » et toujours aussi mal reçus à la préfecture. Je contacte le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples). Le rendez-vous avec Amira a lieu le 2 décembre à Dax. Tout s’enclenche alors ! Il y a urgence. Premier contact à Mont-de-Marsan et rendez-vous avec Gérad K. (président du MRAP) le 21 décembre à 10 heures. Tout est résolu, tous respirent… c’était si simple !

Est-il normal de devoir se battre ainsi pour que simplement le droit soit respecté ? Respect du droit d’autant plus élémentaire que pour eux, tout, absolument tout était en règle ?!

Janvier 2017 est plutôt calme.

Février 2017 : pour faire plaisir aux enfants, la famille part pour l’Italie. L’occasion de récupérer quelques affaires et de libérer le logement qu’ils avaient gardé par prudence. Ils sont très chagrinés de constater qu’en Italie, la situation n’est pas bonne, les villes sont moins entretenues et, du coup, Kenza et Fouad sont très heureux d’être en France.

La vie continue, la vie est devant… Ce que nous avons partagé est pour eux une grande joie, pour moi, pour l’équipe du Secours Catholique de Montfort, c’est sans nom !

Exil, errance,
Pour tous une souffrance,
Pour quelques-uns une chance…

Partageons, donnons, aimons !…

Parce que l’histoire se répète depuis la nuit des temps, les hommes se déplacent sans fin pour vivre !

Claudine

* Les prénoms de la famille ont été modifiés.

Imprimer cette page

Faites un don en ligne